A travers leurs yeux

Les histoires qui durent doivent tout à la complicité. Instinctive, profonde, vivante, c’est elle qui fait se comprendre, dans l’instant, d’un seul regard. L’amour lui doit tout, l’amitié aussi. Ainsi se construisent toutes les familles, les tribus.
Comme une délivrance
de soi-même, découvrir un autre soi, plus grand, plus complet, plus lumineux.

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  • SINGTANK

    'Suspicious Minds'

    Le célèbre tube de Elvis Presley, ici repris par Joséphine et Alexandre de la Baume dans leur album intitulé 'Ceremonies'.

    © Singtank

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Parle moi

Avec les Libertines Irina Lazareanu & Singtank

La musique repose sur des tribus.
Quand la tribu commence à se former, l’harmonie se fait, ou non. Mieux, une harmonie se dessine, à peine, ce qui laisse entrevoir une tension rare, un champ des possibles, une corde à tendre, un jeu de mots à jouer, une résonnance entre le rien du soi et le plein de l’altérité.

Ces tribus sont celles des faiseurs de musique, des amoureux de musique, des familles, amis, amants, de ceux qui partagent, tard dans la nuit, les dernières heures d’une fête, d’âmes sœurs partageant une esthétique, connectés par la même vision singulière de la réalité.

On n’essaie pas d’être ce qu’on n’est pas…

Tout comme Irina Lazareanu entame son
‘5am treat’ et improvise un « battle rapping », une sorte de tournoi de rimes, avec Spank Rock. “Lorsque nous sommes tous épuisés,” raconte son amie de toujours Joséphine de la Baume, “elle arrive avec sa poésie, qu’elle déclame, vraiment fort,  et commence à danser comme Charlie Chaplin. C’est vraiment fort. Comme un souffle, soudain. Cela ressemblerait presque à un chant. C’est de la très belle poésie …Mark [Ronson] l’a très bien décrite. Il a dit que lorsqu’elle commençait à chanter elle était une sorte de mix entre Patti Smith et Charlie Chaplin. Elle commence à danser d’une manière presque magique, esquissant les pas les plus extravagants. Elle ressemble vraiment à Charlie Chaplin, et en même temps, sa voix profonde évoque Patti Smith. Avec son smoking et ses cheveux courts…”

Je suis assise sur la chaise pivotante d’un mixeur de son, face à Irina Lazareanu – poétesse, modèle, muse – ravissante, presque chimérique, et Joséphine de la Baume assise langoureusement, telle un sphynx, à ses côtés. Nous sommes au studio Ferber, lieu de légende- Serge Gainsbourg, autrefois, y enregistra.
L’air ici est comme saturé
par la mémoire d’une musique jouée et enfuie, les murs sourds du studio insonorisé berce nos mots. Je retrouve Irina, Joséphine et son frère Alexandre de la Baume, qui composent le duo derrière Singtank, dont le dernier album s’intitule Ceremonies. Nous parlons d’amitié, de collaboration, de fratrie. Deux semaines plus tard, j’aperçois Joséphine, Gare de Nord, filant à travers le passage de la sécurité, visiblement très en retard, traînant derrière elle son bagage Louis Vuitton, monogrammé JdB. J’imagine qu’elle se rend à Londres pour y retrouver son mari, le producteur Mark Ronson. C’est peut-être le cas, peut-être pas, mais j’imagine maintenant comment se regroupe la tribu.

Et voir si la magie opère toujours entre nous.

…Poèmes et coupes de cheveux,” lance Pete Doherty quelques mois plus tard, en pleine conversation avec Irina à Melun, petite ville endormie, à quelques lieues de Paris, le lieu où il aime désormais se poser, “ne sont pas comme des chansons. On peut se retrouver très embarrassé par des choses que l’on a écrites. Tandis qu’une chanson, tu ne peux pas la sortir tant que tu n’es pas certaine qu’elle est vraie et demeurera vraie pour l’éternité.

Irina intervient: “Oui mais parfois la toute première version de quelque chose se trouve être la plus pure, une sorte de matière qui se suffit à elle même parce que c’est le début du fondement de quelque chose d’autre.”

Ce à quoi, Doherty, tout en délicatesse, presque en douceur, rétorque: “Quel était le tout premier poème que tu as écrit? Tu t’en souviens?” Le bruit de fond de cet échange entre deux personnes qui se sont autrefois aimées, et demeurent des amis, est celui d’une vieille machine à écrire; Doherty tape sur les touches alors qu’ils continuent de parler, utilisant parfois la machine pour répondre à Irina.

Irina : Si tu devais décrire les membres de ton groupe avec un mot en Français, quel mot choisirais-tu ?

Pete : Impossible.

Irina : Que choisirais-tu, romance ou tragédie ?

Pete : Je choisirais une romance ou une tragédie, oui.

Irina : Qu’est-ce qui te ferait le plus peur ??

Pete : Une romance ou une tragédie. Devoir choisir. Mon Dieu – Ce serait terrible d’avoir à choisir.

Irina : Quel artiste a éveillé ta curiosité et ta sensibilité à l’art et à la poésie, et t’a donné envie d’y aller, de partager quelque chose avec le monde, quelque chose qui soit si intime, mais que tu devais partager avec le monde parce que c’est cela qui te paraissait juste ?

Pete : La première personne qui me vient à l’esprit, la personne qui m’a permis de trouver un job, qui m’a fait me remuer et chercher à m’exprimer, c’est Oscar Wilde. A mes yeux, c’était scandaleux– l’éloquence, la splendeur classique, la grandeur. Je ne voudrais pas m’éterniser sur les baraques de l’armée mais ces bottes militaires, grises, terre à terre, parfaitement cirées, ces fusils tout aussi parfaitement lustrés, les barbelés, l’école, grise…et de l’autre côté tu as de la fumée de cigarette violette teinté d’opium qui dessine des volutes au dessus d’une gondole emportée par une voiture à cheval, à travers les rues de Londres, en pleine époque victorienne.

Et il continue, plongé dans l’évocation de ses souvenirs; fils d’un sergent militaire, élevé sur des garnisons d’armées, il aura probablement été attiré par le monde foisonnant d’Oscar Wilde, saisi par le contraste avec ce qu’il vivait, lui..

Doherty, comme Irina, sait comment jouer et divertir, d’instinct, plonger dans l’immédiateté d’un jeu simple. Parfois, cela réclame un autre medium que ce à quoi l’on s’attend, de sa part, comme ses oeuvres sur papier, sur lesquelles, telle une encre ou un pigment, il utilise son prore sang, et dont le New Yorkais d’origine romaine Vassili di Napoli est le plus grand collectionneur.

Si un artiste n’évolue pas, il devient une caricature de lui-même, ou bien, pour paraphraser Doherty, “la personne à qui l’on essaie de rester fidèle n’existe même plus”. Il y a de nombreuses manières d’éviter cela: en créant toujours la surprise (Doherty n’est pas mauvais à cela), en étant ultra prolifique ou encore en recherchant de manière constante des collaborations.

Il n’est pas facile de rester en connexion avec qui l’on est, au fond de soi. Ce «  soi » est bien loin de l’image que les fans ou la famille pensent connaître ou aimer, plus loin encore de l’utilisation qui est faite de ce terme par la banale littérature du self-help. C’est plutôt la partie dépourvue d’égo de qui nous sommes, où la créativité prend sa source, d’où proviennent les chansons, où surgit quelque chose d’honnête, d’original, de cru, de spontané, qui donne envie aux autres de commencer quelque chose- wanna be startin’ somethin’. C’est là le fondement de toute connexion véritable, précieuse, avec les autres, qui partagent cette même quête. C’est puiser-en soi-pour-le-sortir-de-soi, quelque chose que nous faisons naturellement lorsque nous sommes enfants, puis compulsivement en tant qu’artistes, et de manière habituelle lorsque nous sommes des professionnels.

Doherty a retrouvé The Libertines et, en particulier, son partenaire musical de longue date et “frère ennemi” Carl Barât, sur scène, à l’occasion du Festival musical parisien Rock en Seine 2015. Ils ont chantés des morceaux de leur dernier album commun, Anthems for Doomed Youth et se sont même livrés à une reprise de la chanson de Georges Brassens Les Copains d’abord – une touche particulièrement poignante si l’on considère que leur collaboration et leur amitié sont passés par une tumultueuse et longue série de hauts et de bas. Désormais, ils sont une tribu à deux. Leur vision partagée d’une réalité décalée trouve son origine dans la notion mythologique de se trouver sur un navire nommé Albion –nom antique de la Grande Bretagne- en route vers l’Arcadie (une utopie, où règne la sauvage noblesse). Peu de temps après le concert, Doherty a confié à un journaliste du Parisien que c’était pour lui une vraie surprise de voir que la magie opérait toujours entre eux.

Vivant à New York la plupart du temps, Irina a crée un projet intitulé « Operation Juliet ». c’est une sorte d’aventure-en-cours collaborative où les musiciens– principalement des amis – se produisent ensemble lorsque l’occasion se présente. “Aujourd’hui, dans le monde de la musique, tout est très planifié », explique Irina. “Là, il ne s’agit que de s’amuser; c’est spontané. On n’essaie pas d’être ce qu’on n’est pas…on joue, il y a moins d’ego, les gens s’impliquent, ils chantent.” On compte parmi ces amis le New Yorkais Sean Lennon, Teddy Purvey de Lady Hawk et Spank Rock, celui là même qui fût battu à une joute poétique par une certaine Irina Lăzăreanu, un fameux matin à « 5am ». “Si tu regardes tous les membres, et les amis des membres, la famille s’agrandit, en quelque sorte, cela fait environ une trentaine de personnes dans le monde, et cela donne chaque fois un spectacle très différent… c’est comme une caravane. On y voit de la musique, on y voit de la mode,  cela peut-être à New York, Londres ou encore à Paris, ce sont les mêmes amis.” Je commence à me faire une idée plus claire de la tribu.

On ne peut pas vraiment le décrire, ce sentiment que l’on éprouve devant quelqu’un, mais cela arrive très vite.

Quel est ce ‘click’? L’intuition qu’il y a ici quelque chose qui vaut la peine que l’on approche, quelque chose à rechercher, quelqu’un avec qui collaborer sur le plan créatif, peut être même quelqu’un, qui sait, que l’on aimera.

“On ne peut pas vraiment le décrire, ce sentiment que l’on éprouve devant quelqu’un, mais cela arrive très vite” confie Alexandre de la Baume de retour au Studio Ferber. “Sur notre dernier disque [Ceremonies], on a travaillé avec Samy Osta, un jeune producteur français. On a immédiatement réalisé qu’on parlait le même langage, il y avait quelque chose de très fluide dans cette rencontre. Tandis que parfois tu peux vraiment apprécier la compagnie de quelqu’un mais tu sais que tu ne voudrais pas passer une année complète avec lui dans un petit studio”.

“C’est probablement une chimie…”
conclut Alexandre.

“C’est presque comme un premier rendez vous amoureux,” renchérit Joséphine. “Tu sais très vite si ça va marcher ou non. Tu sais ce qui va faire que ça va le faire pour toi ou pas… particulièrement quand tu travailles dans la musique, il peut y avoir des références similaires ou des références qui t’intéressent. Et se sentir compris, ce qui est un peu comme lors d’un premier rendez vous. On a besoin de se comprendre l’un l’autre et de parler le même langage et puis on est comme charmé l’un par l’autre, en fait.”

LES LIBERTINES Anthems for Doomed Youth (Deluxe)

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Quand les mots ne suffisent pas pour exprimer certaines choses – la musique, écrire une chanson ensemble – serait une manière d’interagir et de partager des sentiments.

Mais quelle est la nature d’un lien, si le lien est dans la nature ? Joséphine et Alexandre sont tout à la fois frères et soeurs, collègues, confidents et malgré tout cela, très proches. Ils ont commencé à faire de la musique parce que c’était pour eux une manière de passer du temps ensemble, une sorte d’évolution naturelle du plaisir qu’ils avaient à partager  la musique qu’ils aimaient. “Nous avons toujours été très proches se livre Alexandre, de sa voix apaisante.

“Nous avons une très…c’est presque ennuyeux [rires] mais nous nous sommes toujours très bien entendus. Le seul moment où nous n’avons pas été si proches que nous l’étions généralement l’art et la musique nous rapprochaient. Créer ensemble était toujours une manière de se retrouver. Quand les mots ne suffisent pas pour exprimer certaines choses – surtout à l’adolescence  la musique, écrire une chanson ensemble ou quelque chose comme ça serait une manière
d’interagir et de partager des sentiments.”

“Je me souviens d’une fois où Alexandre m’a vraiment impressionnée,” se rappelle Joséphine. “Il passait son temps sur des jeux vidéos, cela m’effrayait de voir à quel point il pouvait être déconnecté de la vraie vie. Je crois qu’il a vu que je m’inquiétais. Et au lieu d’en parler, d’aborder le sujet – on était trop jeunes, nous n’étions pas des adultes pour avoir une vraie conversation…il s’est mis au piano et a commencé à chanter une chanson, l’histoire d’un certain Peter – son deuxième prénom- qui avait été littéralement enlevé à son monde mais qui reviendrait très bientôt, donc ceux qui s’inquiétaient pour lui pouvaient être rassurés parce qu’il se rendait compte qu’il avait décollé mais qu’il était sur le point d’atterrir à nouveau.”

“Et il s’est assis et a chanté cette chanson puis il s’est levé et il est sorti de la pièce, moi je faisais mes devoirs sur la table de la salle à manger. Je me disais – c’est un peu dingue. Ce type est un génie et en même temps, il est vraiment bizarre. C’était un moment digne des films de Wes Anderson. Il ne m’avait même pas regardée. Je m’en souviendrai toujours, il était en pyjama…mais j’ai compris le message, et à partir de là je ne me suis plus inquiétée, et il avait dit vrai,  peu de temps après, tout était revenu à la normale”.

“La musique est une jolie manière de dire les choses et parfois c’est plus facile.
La musique nous remet en place,
elle permet de mettre des mots sur les choses et quelquefois de se dire des choses avec moins de timidité.”

Alexandre sourit, bouillonnant de tendresse, le genre d’émotion que nous laissons s’exprimer lorsque quelqu’un qui nous connait bien nous apprend quelque chose de nous-même . “Ce qui est intéressant,” remarque-t-il, “c’est que quand j’ai fait ça je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire. J’avais juste cette chanson en tête et j’ai commencé à l’écrire…mais ce n’était pas un effort conscient pour rassurer Joséphine, c’est sorti comme ça. C’est encore plus joli je trouve parce que cela montre ce qui est si fantastique avec la musique. Cela fait sortir de soi des choses dont on ne savait même pas soi-même qu’elles étaient là”.

Pas besoin d’être un langage...tu n’as pas à dire quoi que ce soit, ils comprendront. Cela suffit.

La clé des connections que nous faisons dans cette vie, c’est la compréhension de l’autre, et la surprise de se sentir soi-même compris alors que des blocages, des doutes, des peurs et des frustrations surgissent.

“Le critique que nous avons en chacun de nous est un élément crucial de l’écriture… on a besoin de cette exigence pour aller plus loin et se surprendre soi-même” dit Alexandre. Mais sa jumelle cosmique complète aussitôt: “ Ce qui est super, sauf que lorsque ça te paralyse, tu as un frère qui dénoue tous les nœuds et vient déverrouiller tous les verrous que tu as mis toi-même autour de ta propre créativité.”

Alexandre poursuit : “Nous parvenons ensemble à maintenir cette intimité nécessaire à l’écriture et à aller plus loin dans la composition d’un texte de chanson tout en maintenant ce défi de l’exigence”. Sa sœur répète, en écho, “défi…défi, oui.”

Irina, pour sa part, préfère le mot “jeu” à celui de “défi”. A ses yeux, dans l’arène de la complicité artistique, nous recherchons tous “quelqu’un en qui nous puissions trouver une sorte de terrain de jeu commun, où nous puissions nous comprendre, et parler le même langage.”

Le terme ‘terrain de jeu’ appelle une autre considération: et si tout ce que nous avions besoin d’apprendre sur les rapports humaine se trouvait déjà sur le terrain de jeu, à l’école? Le temps où l’on se fait des amis en un instant et où on les oublie aussi facilement, où les tribus se forment dans une certitude aveugle et où les jeux auxquels on joue sont une affaire très sérieuse. Et pourtant, sans le moindre effort.

“Tout le monde aspire à être compris,” dit Joséphine. “Ce n’est pas facile de trouver quelqu’un qui nous comprenne, c’est certain…”

“Ça n’a pas besoin d’être un langage, mais ce serait quelque chose comme… tu n’as pas à dire quoi que ce soit, ils comprendront. Cela suffit”, dit Irina.

Et son amie Joséphine de conclure, l’œil rêveur, “oui, cela suffit.”

Sara White Wilson
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